Article d'Aurélien Portelli, enseignant en histoire du cinéma et
auteur du blog "Mécanique filmique".

La guerre du Viêtnam a été le conflit le plus long et le plus impopulaire de l’histoire des Etats-Unis. Il est à l’origine d’une
crise sociale, économique et politique sans précédent. La guerre a causé 58 000 morts ou disparus ainsi que des centaines
de milliers de blessés du côté américain, et un coût matériel estimé à plus de 110 milliards de dollars en dépenses directes (et à un total de plus de 900 milliards en comptant les effets
indirects). La chute de Phnom Penh et celle de Saigon deux ans après le repli des forces américaines révèle l’ampleur de la défaite et ébranle le prestige du leadership des Etats-Unis.
Le nombre élevé de pertes humaines, les révélations sur le massacre de My Lai et les antagonismes qui divisent l’opinion provoquent une profonde crise morale.
Le syndrome vietnamien touche ainsi plusieurs couches de la population, et en premier lieu les soldats qui reviennent du front et qui sont traumatisés par l’expérience de la guerre. Il n’est donc
pas étonnant que le sujet ait inspiré des centaines de scénarios de films des années 1960 à nos jours.

Le désintérêt des studios et des spectateurs (1964-1978)
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Le début de l'exploitation hollywoodienne du conflit
(1978-1985)
De nouvelles productions (ainsi que de nombreux romans, mémoires de vétérans, etc.) apparaissent à la suite de cet intérêt pour le syndrome vietnamien. Cette mode entraîne la réalisation d’œuvres
de qualité très discutable.
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"Rambo" ("First blood", 1982) évoque la difficile réinsertion sociale des anciens combattants. Le vétéran du Viêtnam, interprété
par Sylvester Stallone, n’avait encore jamais incarné les valeurs patriotiques américaines avec tant d’intensité.
Les oeuvres navrantes se succèdent. Citons "Portés
disparus" ("Missing in action", 1984), puis "Portés disparus 2" ("Missing in action 2 : the beginning",
1985), avec l’incontournable Chuck Norris. Ces 2 opus exploitent une légende qui effraie l’opinion : il resterait des prisonniers américains au Viêtnam. Le
vétéran repart donc en Asie, afin de sauver ses camarades et laver la honte de la défaite en vainquant les geôliers vietnamiens.
Le point culminant de ce cinéma est l’arrivée de "Rambo II" (1985). Le film remporte un succès planétaire et déclenche une véritable « rambomania » [2]. En France, la
critique ridiculise la moralité simpliste et le patriotisme primaire du film, comparant Rambo à un personnage de bande-dessinée.
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L’apogée du cinéma-Vietnam (1986-1993)
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Les œuvres importantes de la 3ème période se caractérisent par leur démarche
réaliste, inaugurée par "Platoon" réalisé par Oliver Stone en 1986. Le cinéaste est un vétéran de la guerre du Viêtnam. Selon lui, « La vérité de cette guerre
n’avait pas été montrée » [3]. Il s’inspire donc de son vécu pour raconter l’histoire d’un bataillon de soldats au Vietnam. L’approche documentaire suscite
une grande émotion parmi le public et bouleverse les vétérans. Invités dans des débats télévisés, ils évoquent avec émotion les divers aspects de leur expérience et les conditions de leur
réinsertion sociale. Selon eux, une fiction présente enfin la vérité, contrairement aux films revanchards comme "Rambo II". Jane Fonda,
qui milita contre l’intervention américaine au Viêtnam, déclare aux journalistes avoir pleuré après la vision du film, alors qu’elle était entourée d’anciens vétérans, eux aussi en larmes. Mais
elle avoue attendre encore le film qui puisse expliquer les raisons de l’engagement américain au Viêtnam. Même Chuck Norris livre à la presse américaine
quelques commentaires au sujet de "Platoon". Selon lui, le film ne décrit pas vraiment la réalité de la guerre. Il ajoute que, dans ses lettres, son jeune frère Wieland, mort là-bas en 1970, ne parlait pas de
camaraderie ou de fraternité entre les hommes. Pour Norris, « "Platoon" est une insulte à tous les décorés » [4]. "Platoon" est la dernière oeuvre pour laquelle l’opinion exprime
une réaction aussi vive, et marque l’apogée du cinéma-Viêtnam.
De nombreux films réalistes sont produits dans le sillage de "Platoon".
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- "Hamburger Hill" (1987) détaille avec minutie le
désespoir d’une section qui tente de s’emparer d’une colline.
- Dans "Good morning Vietnam" (1987), un animateur radio (Robin Williams) découvre au Viêtnam les atrocités de la guerre.
- Un bataillon de parade chargé des funérailles militaires aux Etats-Unis évoque le conflit de manière sobre et indirecte dans "Jardins de pierre" ("Gardens of stone", 1987).
- "Outrages"
("Casualites of war", 1989) décrit le cas de conscience d’un soldat (Michael J. Fox) témoin du viol et du meurtre d’une Vietnamienne, qui décide de dénoncer les coupables.
- "Né un 4 juillet"
("Born on the 4th of July", 1989), 2ème fiction que Stone consacre au Viêtnam, exprime de manière saisissante la souffrance d’un vétéran (Tom Cruise) amputé
de ses deux jambes.
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La critique remarque en général que des cinéastes célèbres donnent une représentation réaliste de la guerre
et osent dire « la » vérité sur le conflit. Malgré ce réalisme, de nouveaux films revanchards sont réalisés. Un vétéran se venge de la mafia vietnamienne
implantée aux Etats-Unis dans "Steele justice" (1987), Rambo quitte l’Asie et lutte contre les Soviétiques en Afghanistan dans "Rambo III" (1988), sans oublier
"Portés disparus
III" (1988), certainement le plus grotesque de la série.
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Par rapport à "Platoon", seul "Full metal jacket" (1987) suscite un véritable débat. Ce film
présente d’abord l’entraînement des marines, puis leur arrivée au Vietnam. Certains critiques le trouvent inconséquent. D’autres le considèrent comme le film de guerre le plus véridique de
l’histoire du cinéma. Ils affirment que Kubrick est le seul réalisateur à refuser de construire la guerre comme un spectacle irréaliste, en dénonçant son
horreur et sa stupidité.
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[2] "Rambo II" fit même la couverture du Time (cf. J. M. Devine, Vietnam at 24 frames second, University of Texas Press, 1995, p.233). Le film eut une certaine portée politique.
Après l’avoir vu, le président américain Ronald Reagan eut une phrase restée célèbre : « Nous saurons quoi faire la prochaine fois ». Cf. N. Jackson, « Nothing is over ! : Rambo’s rampage », in
Search and destroy, Creations Books, 2003, p.163
[3] C. Tesson, « La planète guerre », Cahiers du Cinéma, n°394, avril 1987,
p.13-19
[4] Jean-Paul Chaillet, « "Platoon", Le Vietnam pour mémoire », Première, n°120,
mars 1987, p.66-68
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Un film n'est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation. Cela, les Américains l'ont très bien compris. Bertrand Tavernier |