
| titre original | "Blow out" * |
| année de production | 1981 |
| réalisation/scénario | Brian De Palma |
| photographie | Vilmos Zsigmond |
| montage | Paul Hirsch |
| musique | Pino Donaggio |
| interprétation | John Travolta, Nancy Allen, Dennis Franz, John Lithgow |
* "éclatement de pneu" en français
La critique de Citizen Poulpe : cliquer
ici.
Critique extraite du Guide
des films de Jean Tulard
Un grand Brian De Palma, réflexion de l'auteur sur ses premières armes (le technicien qui ne se complaît qu'à tourner de petits films d'horreur) débouchant
sur une chute exceptionnelle, belle à pleurer, superbe d'émotion et de douleur, et qui rattrape certains passages du film (vers le milieu) où le spectateur est, tout de même, quelque peu
perdu.
Travolta excellent comédien (doublé par Gérard Depardieu dans la version française). Dennis
Franz toujours aussi bon dans l'ignominie.
Attention ! "Blow out" est également un jeu de mots sur le fameux blow job. Pour savoir ce que cache ce terme, se reporter à la scène de la cabine téléphonique.
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Photos de tournage |
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L'art du montage cinématographique avec bande-son(Romain Desbiens, http://briandepalma.online.fr/)
Jack se rend au labo d'animations et s'enferme à clef. Le réalisateur du film qu'il doit sonoriser vient frapper à la porte mais Jack ne lui ouvre pas.
Il regarde chaque image de la planche-contact du magazine, puis commence à les découper soigneusement, par groupes, puis case par case.
De Palma insiste sur la recréation du film pas à pas, et s'attarde même à montrer une sorte de calepin d'animation improvisé par Jack pour recréer le mouvement, comme ces livres de dessins pour
enfants qui créent l'illusion d'une animation lorsqu'on fait tourner les pages rapidement (la base de l'animation).
Puis Jack pose une première image sur une table de prise de vue, et filme image par image les clichés. Il
obtient ainsi un film sur lequel il va placer le son sur les images plus tard dans son labo.
De Palma, comme Antonioni dans "Blow-Up", décrit entièrement le processus de développement et de montage cinématographique avec bande-son. Mais il est intéressant de voir que malgré la technique
évoquée, qui n'est pas commune pour tous les spectateurs (comme le développement et l'agrandissement photographique dans "Blow-Up"), le réalisateur parvient à rendre chaque plan suffisamment
clair pour qu'à aucun instant le spectateur ne s'égare.
Une fois dans son labo, Jack Terri regarde le film une première fois sans le son.
Il positionne le film sur le moment précis où la voiture plonge dans l'eau. Puis il passe la bande sonore
qu'il écoute attentivement. Au moment où le coup de feu retentit, il stoppe la lecture, et marque le moment d'une croix blanche sur la bobine. Il avance dans le son jusqu'au moment où on entend
le bruit de la voiture plongeant dans l'eau. Il marque la position précise d'un "S" au crayon blanc.
Il relie la bande son au film qu'il a recrée avec les photographies, à partir du son du plongeon de la
voiture. Il remarque un point lumineux suivi d'une légère fumée s'échappant d'un buisson, au moment précis du coup de feu dans la bande son. Sur les photos ce n'est pas clair, mais en lisant le
film avec la bande son, il devient évident que c'était bien un attentat. Jack a obtenu son film-preuve.
"Blow out" : il n'y a pas de fatalité (analyse par PO de Cinéquanon)
Jack Terry est preneur de son et travaille pour le cinéma bis. Alors qu'il enregistre de nouveaux sons pour le film qu'il est en train de mixer, il assiste à l'accident mortel du gouverneur Mac
Ryan, candidat aux prochaines élections américaines. Il parvient à sauver une jeune prostituée, Sally, présente aux côtés du gouverneur. En réécoutant à plusieurs reprises son enregistrement de
l'accident, Jack se rend compte qu'un coup de feu a été tiré, causant l'éclatement d'un pneu de la voiture. Contrairement à ce que prétendent les informations, il ne s'agit pas d'un accident mais
plutôt d'un attentat. Avec l'aide de Sally, Jack se lance à la recherche de la vérité grâce notamment aux photographies de l'accident prises sur les lieux par un certain Manny Karp. Jack va
monter sa bande sonore sur le film qu'il a constitué d'après ces photos et va tenter de convaincre la police, puis la presse, de l'existence d'un complot.
Or, il n'y en a pas vraiment, de complot. Peu d'acteurs clefs, pas de héros poursuivi, pas de grand manipulateur mystérieux masqué derrière des volutes de fumée. Pis : De Palma verrouille
"Blow out" à la fin du premier quart du film : on y découvre Burke, le méchant, remplaçant le pneu percé d'une balle, condamnant tout le reste du film, toutes les tentatives de
Jack et Sally pour faire advenir la vérité. Tout est joué et c'est précisément ce sentiment d'inéluctabilité, au centre
film, plus que son approche politique, bien qu'également passionnante, qui nous intéressera ici.
Annonce du cri. Annonce dès le pré-générique, par le producteur-metteur en scène travaillant avec Jack : « Just worry
about the scream », le cri manquant du film qu'ils sont en train de monter. Découverte du cri final dès le générique, et qu'il va s'agir de retrouver en appréhendant le réel, permettant à la
fiction d'enrichir le réel et de le compléter, cheminement identique à celui de De Palma, qui, avec "Blow out", quittait le film de genre pour un sujet réaliste. Réalité pourtant cruelle, et qui
ne sera fréquentée qu'avec parcimonie, ponctuée de retour en salle de montage, donc dans la salle où l'on fabrique les images, et où l'on s'approche le plus de la réalité, d'où la conduite et le
cheminement si particuliers du film.
S'il emprunte son motif initial, ainsi que le suggère le titre, au "Blow up" d'Antonioni, le film voit pourtant sa
structure narrative reposer sur des éléments empruntés encore une fois au "Vertigo" d'Hitchcock : sauvetage d'une femme au bord d'un pont,
histoire d'amour avec la dite jeune femme, impossibilité à la sauver, dépassement du héros devant les faits (la scène de l'enregistrement et les multiples plans plus ou moins éloignés de Jack, la
présence de plusieurs points de vue mais inaccessibles à Jack), et, dans une mesure contestable, le sentiment de culpabilité du héros lié à un drame passé (la mort d'un policier), bien que l'on
puisse poser que ce dernier élément, raconté par Jack et montré en images dans un film défiant la véracité des images, et, surtout, raconté du point de vue unique de Jack dans un film contestant
le point de vue unique comme ne pouvant offrir qu'une vision limitée d'un événement, soit faux ou infondé.
Quatre éléments au moins suggèrent ce dernier point :
1. Le visage de Jack au moment où Sally lui demande comment il est devenu preneur de son. Doute passager, possibilité de s'incarner dans un rôle excitant et tragique.
2. La mort du policier qui entraînera la culpabilité de Jack. Fait important. A l'opposé des ralentis qui précèderont la mort de Sally, accélération temporelle imperceptible (combien de temps
s'écoule au juste entre les deux plans entre lesquels meurt le policier ?) qui amène à douter de la réalité de ce que l'on voit : un type entre dans un bâtiment, Jack discute à l'extérieur, le
type en question en sort quelques secondes plus tard, Jack rentre à son tour et trouve le policier pendu. Tout réside dans ce quelques secondes.
3. A la fin de sa discussion avec Sally, cette dernière lui demandant « Are you OK ? » entraînant sa réponse étrange « No. Something's bugging me. This whole thing with Henry, the governor's
assistant ».
4. L'absence de marque de remords, qui, au contraire, paralysait le Scottie de "Vertigo" ; ici, si Jack se réfère de manière obsessionnelle à une scène, il ne s'agit non pas de la scène primitive
de la culpabilité passée - qui ne l'est donc pas, et dont on pourrait noter également qu'elle n'est exposée qu'à la moitié du film -, mais bien sûr de la scène de l'accident, car en découle la
définition de Jack dans le film, son incarnation, consistant à se recréer la réalité, ou à se définir comme celui recréant la réalité.
L'écoute comme désir. Frustré, Jack l'est sans doute. Il occupe un poste peu prisé, confidentiel et non exposé,
et travaille sur des films de genre. Et si écouter, tel que le fait Jack, est désirer, alors Jack veut échapper à cette condition, en s'introduisant démysthificateur, gentil d'une histoire à
rebondissements, ce que le film n'est pourtant pas. A ces égards, l'appréhension et la maîtrise des images qu'acquière le preneur de son Jack est significative. Obsessionnellement, Jack réécoute
la scène de l'accident et y entend ce qui permettra d'actualiser cette condition, il entend au final ce qu'il désire écouter, ce qui lui permettra d'avoir un rôle, d'exister dans le réel/fiction.
Perturbation du réel, de la perception de ce qui arrive, images et sons, pour y trouver l'existence.
Similairement, Burke, le méchant, le pendant négatif de Jack, dont on apprend qu'il est le seul comploteur, perturbe la réalité dans un même dessein. Entendre sa conversation téléphonique avec le
commanditaire initialement supposé de l'attentat, affirmant qu'il devait outrepasser ses pouvoirs, mais on ne saura pourquoi, et se fixant l'objectif d'éliminer Sally en faisant croire à un crime
sexuel.
Fatalité vs pas de fatalité. Le motif de "Vertigo" : scène primitive, rencontre de Madeleine, mort de
Madeleine, rencontre de Judy, mort de Judy, fin. Ici : hésitations entre le motif de la fatalité et celui de la maîtrise, du moins c'est ce que veut nous
faire croire De Palma.
Dans la scène de la gare, première possibilité pour Burke d'assassiner Sally, une fois sur les quais. Jack prend conscience du danger, début de poursuite, sans qu'il ne parvienne pourtant à les
localiser. Burke pourrait facilement la tuer, mais intervient un agent d'entretien, perturbation fictionnelle qui la maintient en vie. Recréer artificiellement le mouvement de "Vertigo",
permettre au cri d'advenir, Sally est déjà morte.
Episode 2. Musique années 80 bien senties, course de la voiture de Jack dans les rues, sur des escaliers, des policiers tombent, des chevaux tombent, marche arrière, manœuvre, impossible à
stopper, délivrance prochaine, maîtrise des événements par Jack. Seulement : comme détournée par le motif d'un drapeau américain, celui-là même devant lequel mourra le personnage de Sally
quelques minutes plus tard, sa voiture s'écrase contre une vitrine (fatalité) derrière laquelle pend un mannequin, rappel ironique de la scène matricielle, mise en garde fatale, plutôt annonce
fatale (re-fatalité donc).
Puis, on annonce quelque chose et cette chose arrive, fatalité là encore. Sally disant naïvement à Burke « Jack's gonna kill you », et Jack le tue effectivement. Burke menaçant Sally « One more
sound and you're dead », elle hurle, ultime son que l'on percevra d'elle et donc meurt. Etrangeté du propos, conscience du spectaculaire à venir : « We are gonna cover the fireworks, remember ?
». Terrible ambiguïté du propos : « Allez, on est venus pour le feu d'artifice, non ? », « Allez, on va couvrir le feu d'artifice, non ? », « cover », c'est assister et recouvrir, comme le cri de
Sally qui recouvrira effectivement le feu d'artifice et qui permettra à Jack de la localiser, localisation directe dans le réel qui n'est à présent plus que fiction, artifice, et non par le
mouchard qu'il a posé sur elle et qui devait lui permettre de la sauver : sa maîtrise n'existe définitivement plus. « Remember », c'est boucler la boucle, achever la fiction, faire se rejoindre,
comme ils le faisaient inéluctablement dans le générique, le O-cercle de Blow et le O-cercle de Out, trouver le cri. Ce n'est plus que de la fiction : plan arrêtant de suivre ses personnages pour
ne montrer que le feu d'artifice, donc l'artifice, donc la fiction.
"Blow out" est un film où peut-être rien n'est vrai et où, certainement, rien n'est important : discussions, rencontre, meurtres, on s'en moque, parce que, quoi qu'il arrive - ce qui implique donc que tout peut arriver -, il faut boucler la boucle ; d'où la naïveté presque médiocre de la
relation « amoureuse » de Jack à Sally, bisous et puis merci avant de la quitter à jamais.
Ralentis : Jack ne court pas assez vite, il s'englue dans la perturbation imposée par De Palma. Kitsch de la
situation sans doute, mais désespérément proche de ses personnages. Si De Palma impose ce ralenti, ce n'est pas tant pour son spectaculaire, mais par une terrible compassion pour son personnage.
Lui sait que tout est joué, parce qu'il est le metteur en scène. Ralentir Jack, lui donner une vitesse différente des figurants qui l'entourent, qui répètent les mêmes gestes, le même
inéluctable, le même cercle (terrible plan montrant Jack courant sur une terrasse au bord de laquelle s'aligne des figurants immobiles, lui faisant dos, portant un drapeau, autre dimension
intégrale, solennité qui annonce la découverte de la fin). Puis : découverte de la morte, un peu repoussée quand la caméra montrant d'abord la mort de Burke, comme pour nous faire croire que
Sally est encore vivante. L'émotion durable qui se dégage de cette scène, l'une des plus fortes et des plus bouleversantes du cinéma de De Palma, renvoie, tour à tour, à la personnalité de ses
acteurs, Travolta et Nancy Allen (dont De Palma s'est séparé au moment du tournage), la double utilisation du personnage de Sally, par le réel pour résoudre une énigme, par la fiction pour
achever un film, bien que série B, la fatalité qui explose à ce moment, et qui, pourtant, nous signifie à la fin du film, qu'en fiction, ou plutôt que pour la fiction, il n'y a pas de
fatalité.
Que reste-t-il d'ailleurs à la fin du film ? Rien. Les acteurs de l'intrigue sont morts, Jack isolé à jamais, définitivement preneur de son et non metteur en scène capable de maîtriser l'espace
et le temps. Le Liberty Bell Strangler a été tué, les médias donnent une version des faits, qui n'est bien sûr pas vraie. Mais l'image peut bien continuer à mentir, peu importe, le réel est
perdu, la fiction bouclée, et le film terminé.
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Un film n'est pas seulement une histoire que le cinéma vend, mais aussi une culture, un pays, un autre type de consommation. Cela, les Américains l'ont très bien compris. Bertrand Tavernier |